L'invitation à la lecture. Exercice aux périls maintes fois post-analysés par autant de critiques scribouillards convaincus au publi-reportage - en cadeau une clé usb Gallimard - et, si l'on remonte le fil de nos histoires de lecteur, originellement par nos profs de français époque collège. Lesquels, par formation plus que par goût, ou alors ces gens sont vraiment très malheureux, diffusaient une passion pour Ronsard seulement bornée par l'état pitoyable des Largade et Michetons usinés par quatre générations d'analphabètes accomplis.

Dans ce même e-lieu, je compense assez régulièrement l'absence d'esprit critique, de production d'idées, par de maigrichonnes fiches de lecture, essentiellement à propos de bandes dessinées américaines, caressant l'espoir que personne n'ira vérifier et la qualité des ouvrages retenus et la pertinence originale de mon jugement critique (et bénévole).

Cependant que je puise pourtant mes sources de lecture sur différents sites et publications papier (Chronicart, Grazia). Sans compter tous ces connards d'amis qui n'en finissent pas de m'alimenter en proposition d'ouvrage, faisant fis et de ma mémoire minable et de mon emploi du temps de forçat de la route.

Ce qui amène la proposition suivante.

Je lis ce que je lis par ailleurs, quand l'enthousiasme sincère de mes amis ne surmonte pas mon désir pubère d'indépendance d'esprit. Hein ?

Les scribouillards précités ont aisément raison de mes velléités d'émancipation consumériste. (Presque) N'importe quel bûcheron de la double colonne à moyen tirage est capable de me faire acheter un bouquin. Au moins pour faire joli à la maison dans ma billy.

Sauf qu'à l'occasion, quand mon nombril cesse de m'hypnotiser comme un fakir gras double, un vent d'agacement souffle dans mes cheveux que je ne saurais tarder à perdre.

Jean-Charles Massera vient de sortir son dernier travail. We are l'Europe. Admirons mon incroyable gymnastique qui me permet de pondre un billet au sujet d'un livre que je n'ai pas lu.

"On" m'a fait découvrir le travail de Jean-Charles Massera. "On" est un être humain qui n'écrit pas de chronique littéraire à moyen tirage. En revanche "On" a, pour l'instant, réussi à me faire adhérer à 99,9% des lectures qu'"ON" m'a proposé. Je considère "ON" comme fiable. Jugement empirisé.

Et, précisément, voilà l'extrait qui m'a plongé dans Massera :

« A la fin des années 80, tout semblait pourtant indiquer que l’on devait s’orienter davantage vers un plat sorti du congélateur et un yaourt. En effet, dès 1982, même si vous ne circulez plus en accordéon que sur 8 kilomètres avant la porte de Saint-Cloud, 91% des ménages aimeraient que Bertrand se taise un peu pour qu’on puisse entendre les informations. En fait, on ne cherche plus à savoir comment s’est passée ta journée, on n’aspire plus à en reprendre s’il en reste. Ou plutôt, on sait que c’est juste après la météo. D’une manière générale, il faudra attendre la pub pour que tu trouves pas qu’j’ai maigri. »

Massera a un parcours de critique d'art et de plasticien, bien avant de saisir la plume. Et encore. Et encore s'il a saisi la plume c'est pour entreprendre un nouveau matériel de production. Comme on passe des plâtres aux gouaches, de la soudure à l'art fécal.

Autrement dit, ce que Massera écrit n'adopte pas une forme romanesque. Pas plus qu'il ne s'incarne en essayiste. Mieux. Il fait les deux.

L'extrait ci-avant-là-au-dessus illustre.

On est sur du factuel, de la nov-langue par la syntaxe, du témoignage - au sens du procédé de l'interview en sociologie - et pas besoin d'imagination pour sentir le romanesque dans ce contenant. La vie des gens. Ou plutôt, ce que les gens disent, les gens sont. Ils ne sont pas ce qu'ils disent, ils sont par ce qu'ils disent. Balèze hein ?

We are l'Europe est un travail d'entretiens, de forums, de recueils, avec des GENS.
Libération en fait une critique, une lecture, une incitation, que je trouve assez pathétique. Pathétique parce que le scribouillard qui a rédigé l'article adopte le style Massera par moment et avec échec, pour en faire des effets de style au rabais. Pathétique parce qu'il pose comme approche du bouquin - que je n'ai toujours pas lu depuis le début de ce billet - une grille bobo-centré, on en attendait certes pas moins, en transformant le travail de Massera en psychanalyse miséricordieuse pour bobeauf, négligeant l'approche occidentaliste globale, autrement dit TOUS les gens, que Massera fait remonter dans chacun de ses travaux.

Et ça, ça me fout les glandes qu'on parle pas bien de Jean-Charles, de surcroît quand l'article se veut élogieux. Quoique dans Libé, il soit "in" avant d'être élogieux.

Sur ce, je m'en vais terminer le dernier Beigbder, j'en suis à-quand-il-est-triste-d'être-bien-né-parce-qu'avoir-des-soucis-c'est-tellement-chic.

Des ressources

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